Les silences du Colonel Bramble
                                                                      André Maurois



  • Parmi les types d’homme que chacun de nous peut espérer réaliser, il y en a peu de meilleurs que celui du gentleman anglais, avec ses goûts conventionnels, ses étalons d’honneur, de religion, de sympathies, d’opinions et d’instincts. 
                                                        LECKY 

  • To my wife. 
     
    This happy breed of men, this little world… 
    this land of such dear souls, this dear. dear land, 
    this blessed plot, this earth, this realm, this England… 

  • Mais ne trouvez-vous pas vous-même, Aurelle, reprit le major Parker, que l’intelligence soit estimée chez vous au-dessus de sa valeur réelle ? Il est certes plus utile dans la vie de savoir boxer que de savoir écrire. Vous voudriez voir Eton respecter les forts en thème ? C’est comme si vous demandiez à un entraîneur de chevaux de courses de s’intéresser aux chevaux de cirque. 
    Nous n’allons pas au collège pour nous instruire, mais pour nous imprégner des préjugés de notre classe sans lesquels nous serions dangereux et malheureux. 
    Nous sommes comme ces jeunes Perses dont parle Hérodote et qui, jusqu’à l’âge de vingt ans, n’apprenaient que trois sciences : monter à cheval, tirer à l’arc et ne pas mentir.

  •  Le plus grand service que nous ont rendu les sports, c’est justement de nous préserver de la culture intellectuelle. On n’a heureusement pas le temps de tout faire : le golf et le tennis excluent la lecture. Nous sommes stupides… 
    - Quelle coquetterie, major ! dit Aurelle. 
    - Nous sommes stupides, répéta avec vigueur le major Parker, qui n’aimait pas à être contredit, c’est une bien grande force. Quand nous nous trouvons en danger, nous ne nous en apercevons pas, parce que nous réfléchissons peu : cela fait que nous restons calmes et que nous en sortons presque toujours à notre honneur. 
    - Toujours, rectifia le colonel Bramble, avec une brièveté tout écossaise, et Aurelle, bondissant allègrement sur les crêtes des sillons aux côtés de ces deux colosses, comprit plus clairement que jamais que cette guerre finirait bien. 

  • Tout cela doit vous paraître un peu puéril, mon amie, mais ces enfantillages éclairent seuls notre triste vie de Robinsons bombardés. Oui, ces hommes admirables sont par certains côtés demeurés des enfants : ils en ont le teint rose, le goût profond des jeux, et notre abri rustique m’apparait bien souvent comme une nursery de héros. 
    Mais j’ai en eux une confiance infinie : leur métier de constructeurs d’empire leur a inspiré une haute idée de leurs devoirs d’hommes blancs. Le colonel, Parker sont des « sahibs » que rien ne fera dévier de la route qu’ils auront choisie. Mépriser le danger, tenir sous le feu, ce n’est même pas à leurs yeux un acte de courage, cela fait simplement partie d’une bonne éducation. D’un petit bouledogue qui tient tête à un gros chien, ils disent gravement : « C’est un gentleman ». 
    Et un gentleman, un vrai, c’est bien près d’être, voyez-vous, le type le plus sympathique qu’ait encore produit l’évolution du pitoyable groupe de mammifères qui fait en ce moment quelque bruit sur la terre. Dans l’effroyable méchanceté de l’espèce, les Anglais établissent une oasis de courtoisie et d’indifférence. Les hommes se détestent ; les Anglais s’ignorent. Je les aime beaucoup. 

     
  • Les murs nus comme un mur d’église 
    (Bleu lavande et jaune citron) 
    Quelque temps encore attendront 
    Qu’un premier consul brutalise 
    Leur calme et notre Directoire 
    De son visage péremptoire 
    (Œil bleu lavande et teint citron). 
    - Êtes-vous un poète ? m’a dit avec méfiance le colonel Bramble, qui me voit aligner des phrases courtes et de longueur égale. 
    Je proteste.

  • Je ne sais là-dessus si nous sentons de même, 
    Mais quand je suis ainsi rêveur et paresseux, 
    Quand il pleut dans mon cœur comme il pleut dans… 
    - Aurelle, dit le docteur, cette fois vous écrivez des vers ; vous ne pouvez le nier : vous êtes pris la main encore sanglante. 
    - Houugh, fit le colonel Bramble avec indulgence et pitié. 
    - J’avoue, docteur, et après ? Est-ce contraire aux règlements militaires ? 
    - Non, dit le docteur, mais cela me surprend : j’ai toujours été convaincu que la France ne pouvait pas être une nation de poètes. La poésie est une folie rythmée. Or vous n’êtes pas fou et vous n’avez pas le sens du rythme. 
    - Vous ne connaissez pas nos poètes, dit Aurelle vexé ; avez-vous lu Musset, Hugo, Baudelaire ? 
    - Je connais Hiougo, dit le colonel ; quand je commandais les troupes à Guernesey, on m’a fait voir sa maison. J’ai aussi essayé de lire son livre The Toilers of the sea, mais c’est trop ennuyeux.

  • A ce moment on entendit un craquement et le colonel Bramble tomba bruyamment en arrière : un des pieds de sa chaise venait de se casser. Le docteur et Parker l’aidèrent à se relever, tandis qu’Aurelle et le Padre regardaient la scène en se laissant aller aux convulsions d’un fou rire délicieux. 
    Voilà, dit le major, intervenant généreusement pour excuser Aurelle qui se mordait en vain la langue, voilà un bon exemple de survivances ancestrales : j’imagine que la chute provoque le rire parce que la mort d’un homme était pour nos ancêtres un spectacle des plus plaisants. Elle les délivrait d’un adversaire et diminuait le nombre de ceux qui partageaient la nourriture et les femelles. 
    La conversation britannique est un jeu comme le cricket ou la boxe : les allusions personnelles sont interdites comme les coups au-dessous de la ceinture, et quiconque discute avec passion est aussitôt disqualifié. 
     
    On a passé leur jeunesse à leur durcir la peau et le cœur. Ils ne craignent ni un coup de poing, ni un coup du sort. Ils considèrent l’exagération comme le pire des vices et la froideur comme un signe d’aristocratie. Quand ils sont très malheureux, ils mettent un masque d’humour. Quand ils sont très heureux, ils ne disent rien du tout. 

  • LE CHŒUR. — Quoi ? Jupiter est moins fort que ces déesses ? 
    PROMETHEE. — Oui ; lui-même n’échappe pas au Destin. 


  • Padre, dit le docteur, écoutez une parabole : c’est bien votre tour. 
    Un gentleman avait tué un homme : la justice ne le soupçonnait pas, mais les remords le faisaient errer tristement. 
    Un jour, comme il passait devant une église anglicane, il lui sembla que le secret serait moins lourd s’il pouvait le partager ; il entra donc et demanda au vicaire d’écouter sa confession. 
    ...  
    - Mais certainement : ouvrez-moi votre cœur, vous pouvez tout me dire comme à un père. 
    L’autre commença : 
    — J’ai tué un homme. 
    Le vicaire bondit. 
    — Et c’est à moi que vous venez dire cela ! Misérable assassin ! Je ne sais pas si mon devoir de citoyen ne serait pas de vous conduire au poste de police le plus proche… En tout cas, c’est mon devoir de gentleman de ne pas vous garder une minute de plus sous mon toit ! 
    Et l’homme s’en alla. Quelques kilomètres plus loin, il vit, près de la route qu’il suivait, une église catholique. Un dernier espoir le fit entrer, et il s’agenouilla derrière quelques vieilles femmes qui attendaient près d’un confessionnal. Quand vint son tour, il devina dans l’ombre le prêtre qui priait, la tête dans ses mains. 
    — Mon père, dit-il, je ne suis pas catholique, mais je voudrais me confesser à vous. 
    — Mon fils, je vous écoute. 
    — Mon père, j’ai assassiné. 
    Il attendit l’effet de l’épouvantable révélation. Dans le silence auguste de l’église, la voix du prêtre dit simplement : 
    — Combien de fois, mon fils ? 
    — Docteur, dit le Padre, vous savez que je suis Écossais. Je ne comprends les histoires que huit jours après qu’on me les a dites. 
    — Celle-là vous demandera plus longtemps, Padre, dit le docteur.

  • « A quoi tient la destinée ? Si le silicium avait été un gaz, je serais Major Général. » 
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