En exergue
"Si vous faites dépendre votre paix de quelque personne, à cause de l’habitude de vivre avec elle et de la conformité de vos sentiments, vous serez dans l’inquiétude et le trouble.
Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et toujours vivante, vous ne serez point accablé de tristesse quand un ami s’éloigne ou meurt."
L’Imitation de Jésus-Christ (XLII)
"Tout cela, tous vos pays étrangers, toute votre fameuse Europe, ce n’est que fantaisie ; et nous tous à l’étranger, nous ne sommes que fantaisie…"
DOSTOIEVSKI, L’Idiot
LE RETOUR
I
Je la connais sans doute depuis plus de cinq ans. On m’avait vanté ses qualités de traductrice, et j’achoppais sur un article fort embarrassant d’une revue néerlandaise. J’allai chez elle. Elle exécuta parfaitement ce travail. Rien, toutefois, qui ne me permit d’affirmer qu’elle fut Hollandaise. Aussi bien Allemande , ou Danoise, ou Finlandaise, je ne savais.
II
De ces heures passées à traduire pour le prince, date certainement l’amour de Choralita.
III
…La nuit a fondu sur eux comme un oiseau de proie. Ils sont posés, vacillants, dans la chambre où ils connaitront maintenant toutes les misères. Dans ce Paris libéré qui éclate, à intervalles de plus en plus rapprochés, en coups clairs, en cloches, en cris, en feux, en crimes, ils savent qu’ils sont les seuls véritables étrangers à la joie. On les montrera du doigt, s’ils descendent dans la rue…
L’ABSENCE
IV
-Au fond, j’ai eu ici un moment d’absence. Je t’ai fait faire une curieuse fugue. Mais nous nous retrouvons. Je crois même que nous pouvons revenir à Paris.
-Tu avais peur de Paris.
-Non, je n’avais pas peur. J’avais besoin d’absence. Cela suffit maintenant.
LES ADIEUX
III
« Il faut lire entre les lignes, monsieur Stellovski, avait dit l’un des directeurs, et vous traduisez très lourdement, sans cette chaude sympathie qui doit animer un traducteur et un rédacteur, dans une agence comme la nôtre ! »
« Or précisément, murmura le prince, je n’ai jamais lu entre les lignes, ni dans les communiqués de Denikine, en 1917, ni au Comité Gallipoli, ni à la Gestapo, nulle part. Ma spécialité est de traduire exactement, voilà, exactement ! »
…
« Plus exactement ! dit-il à voix haute, il faut que l’on sache que j’ai toujours traduit très exactement ! »
…
Il revint à Choralita.
Il y revenait toujours. C’était cela qu’il aurait fallu lui dire, pour lui montrer qu’elle était aimée : « Je reviens toujours à toi… »
…
Ainsi, ce soir, je n’irai pas le retrouver. Quand je lui ai dit : « à ce soir », en vérité je lui disais « adieu », et à tous, et à Choralita elle-même, pour qui je ne peux rien. De ma part, il lui dira bien adieu, et ils se lamenteront ensemble de la même façon, elle pour cet amour que je n’ai pas rendu, lui pour cet argent que j’ai gardé.
Les adieux, c’est toujours comme cela, c’est lorsqu’on n’a plus la force d’espérer, lorsqu’on ne se possède plus, lorsqu’on dit « à ce soir » en sachant qu’on n’ira plus nulle part, lorsqu’on préfère prendre un bain, par exemple, et s’endormir, traitre, lâche, défait… Les adieux, c’est ce qui fait le moins mal, lorsque personne ne vous regarde vous en aller.
…
Mais la lame avait dû appuyer d’elle-même un peu plus fort, et le rasoir était redevenu rasoir.
« C’est à l’Algérien qu’on va faire des ennuis… »
Telle fut sa dernière pensée. … Il aurait voulu crier, maintenant, et qu’on n’accuse personne. Il aurait voulu, en même temps, traduire son adieu sur les murs de sa cabine, dans toutes les langues à la fois, mais il n’en savait plus aucune…
IV
Si mes recherches sur les religions m’avaient conduit, par exemple, à perdre toute foi religieuse, non seulement je n’aurais pu m’avouer à moi-même cette nouveauté, mais je n’aurais pu l’établir, ni la faire connaître ; et l’aurais-je pu, qu’on ne m’aurait pas cru…
Je te salue Choralita, j’avais mieux que de l’amour à t’offrir, et toi plus que ton corps préservé.
« Il m’a laissée ici, il a, lui aussi, comme M. Lévèque, chiffonné des billets dans ma main, comme si l’argent, décidément, était le seul adieu d’un homme à une femme.
Il voulait sans doute succéder au prince, m’installer dans son ordre, me conduire au confessionnal et savourer ensuite, jusqu’à la mort, notre retraite à deux… Je connais ses plaisirs insuffisants. Etre absous n’est rien. La grandeur du sacrément, c’est de s’agenouiller, de s’excuser, de recevoir l’absolution et d’apprendre en même temps, dans ce petit claquement sec du guichet, qu’on n’est jamais absous.
Près du prince, j’avais la mort vive. Près de lui, j’aurais défiguré ma vie. »
Il ne me reste d’elle que cette machine, de fabrication allemande.
Il n’y a que la traduction. Tout est traduction d’un langage dans un autre langage. Jusqu’à cet adieu que Choralita m’a laissée avec mission de le traduire.
En me laissant cette machine, elle a voulu me signifier que j’avais à planter là mes livres et à relater fidèlement ce qu’elle m’a confié.
Le mot de scribe qu’elle m’a, une seule fois, jeté en riant, siffle dans mes oreilles. Je suis le Scribe, c’est-à-dire : je suis comme Dieu.