Les chemins de la liberté:
1. L'âge de raison
Jean-Paul Sartre
A Wanda Kosakiewicz 
 

« Ma vie n'est plus à moi, ma vie n'est plus qu'un destin » ; il regardait jaillir l'un après l'autre les lourds immeubles noirs de la rue des Saints-Pères, il regardait sa vie qui défilait. L'épousera, l'épousera pas : « Ça ne me regarde plus, c'est pile ou face. » 
11 y eut un brusque coup de frein et l'autobus s'arrêta. Mathieu se redressa et regarda le dos du wattman avec angoisse toute sa liberté venait de refluer sur lui. Il pensa « Non, non, ce n'est pas pile ou face. Quoi qu'il arrive, c'est par moi que tout doit arriver. Même s'il se laissait emporter, désemparé, désespéré, même s'il se laissait emporter comme un vieux sac de charbon, il aurait choisi sa perdition il était libre, libre pour tout, libre de faire la bête ou la machine, libre pour accepter, libre pour refuser, libre pour tergiverser ; épouser, plaquer, traîner des années ce boulet à son pied : il pouvait faire ce qu'il voulait, personne n'avait le droit de le conseiller, il n'y aurait pour lui de Bien ni de Mal que s'il les inventait. Autour de lui les choses s'étaient groupées en rond, elles attendaient sans faire un signe, sans livrer la moindre indication. Il était seul au milieu d'un monstrueux silence, libre et seul, sans aide et sans excuse, condamné à décider sans recours possible, condamné pour toujours à être libre. 
 
 

Il était fasciné par Daniel. Il pensait : « Est-ce que c'est ça la liberté ? Il a agi ; à présent, il ne peut plus revenir en arrière : ça doit lui sembler étrange de sentir derrière lui un acte inconnu, qu'il ne comprend déjà presque plus et qui va bouleverser sa vie. Moi, tout ce que je fais, je le fais pour rien; on dirait qu'on me vole les suites de mes actes ; tout se passe comme si je pouvais reprendre mes coups. Je ne sais pas ce que je donnerais pour faire un acte irrémédiable. » 
 


Mathieu vit disparaître Daniel et pensa : « Je reste seul. » Seul, mais pas plus libre qu'auparavant. Il s'était dit, la veille : « Si seulement Marcelle n'existait pas. » Mais c'était un mensonge. « Personne n'a entravé ma liberté, c'est ma vie qui l'a bue. » Il referma la fenêtre et rentra dans la chambre. L'odeur d’Ivich y flottait encore. Il respira l'odeur et revit cette journée de tumulte. Il pensa : « Beaucoup de bruit pour rien. » Pour rien : cette vie lui était donnée pour rien, il n'était rien et cependant il ne changerait plus : il était fait. Il ôta ses chaussures et resta immobile, assis sur le bras du fauteuil, un soulier à la main ; il avait encore, au fond de la gorge, la chaleur sucrée du rhum. Il bâilla : il avait fini sa journée, il en avait fini avec sa jeunesse. Déjà des morales éprouvées lui proposaient discrètement leurs services : il y avait l'épicurisme désabusé, l'indulgence souriante, la résignation, l'esprit de sérieux, le stoïcisme, tout ce qui permet de déguster minute par minute, en connaisseur, une vie ratée. Il ôta son veston, il se mit à dénouer sa cravate. Il se répétait en bâillant : « C'est vrai, c'est tout de même vrai : j'ai l'âge de raison. »