Joue-nous « España »
Jocelyne François
 « L’universel n’est pas une loi, qui pour être partout la même ne vaut vraiment nulle part. L’universel a son lieu. L’universel est en chaque lieu dans le regard qu’on en prend, l’usage qu’on en peut faire. » 
                                                             Yves Bonnefoy, L’Improbable, ‘’Les Tombeaux de Ravenne ‘’  

 
 
                                                       *
 Je suis les autres qui entrent, traversent une cour et poussent la porte d’une petite église, ils disent une chapelle. Un vieux prêtre les attend et leur parle. « Seul, Dieu peut faire des choses extraordinaires. » Je me lève courroucée : « Et les fées ? Vous oubliez les fées ! » Le vieux prêtre me regarde, me demande qui je suis et me dit : « Mon enfant, les fées n’existent pas. » J’entends encore le ton de douceur amusée, je vois son sourire derrière ses lunettes un peu ovales, cerclées de métal…
 

                                                                                                               
 Je n’ai pu ni la détruire ni la perdre parce que chaque fois que maman ou papa entrait dans la salle à manger, sans prêter aucune attention à l’exercice auquel je me livrais ou à ce que j’étais en train déchiffrer ou de jouer, ils n’avaient qu’un mot : « Joue-nous España ».
 
                                                                                                                 

 Je regarde aussi ces personnes peu communes qui nous ont accompagnées et qu’on appelle, sans y prendre garde, des religieuses. Un soir d’il y a longtemps, comme je me tenais dans un couloir à attendre quelqu’un, passa une très vieille religieuse dont le nom était Mère Marie Stanislas… Elle me dit quelques mots au passage, et comme j’avais un livre en main elle me demanda ce que je lisais. Ce livre, ‘Les cendres du foyer’, de René Winzen, m’avait enthousiasmée et je le lui dis, ajoutant : « L’avez-vous lu ? - Mon petit, est-ce que le nom de Notre-Seigneur y est inscrit ? – Non, ma Mère. – Alors c’est pour moi un livre inutile », et avec un sourire séraphique elle s’était éloignée.  
 


 Dans La Symphonie Pastorale, à un certain moment du film, le pasteur, pour rejoindre Gertrude, s’oppose avec violence à sa femme. Elle pleure sur le sol. Ma mère a jugé cette scène intolérable, et, au lieu de s’avouer bouleversée, elle a maintenu que de telles horreurs ne devraient être ni écrites, ni tournées. « Mais maman, on ne peut pas séparer l’art de la vie. – Tais-toi, tu n’es qu’une mauvaise fille. » J’ai compris alors pourquoi ma mère, qui aime lire et lit avec rapidité, qui aurait pu se constituer un trésor imprenable, n’a fait qu’absorber, avec de légères variantes, la toujours pareille nourriture bleuâtre ou rosâtre dispensée par la « bonne presse ». Elle de son côté, m’a couverte de suspicion et par la suite, chaque fois que l’un de mes comportements l’a étonnée, elle a eu cette phrase : « Tu finiras comme Violette Nozières, tu nous feras baisser les yeux. »



                                                        *
 Il m’a fallu beaucoup d’efforts l’année dernière pour parler de moi-même à Jean Streiff. J’étais attirée par l’ouverture de son enseignement mais son air goguenard m’arrêtait. J’y suis allée prudemment et j’ai trouvé en lui une écoute dénuée de componction et de complaisance. J’ai pensé que je pouvais avoir confiance en lui. Devant ma sincérité totale d’aujourd’hui, il ne se détournera pas. …
  Jean Streiff est aujourd’hui évêque de Nevers. Peut-être cette histoire très ancienne émerge-t-elle en sa mémoire, parfois. Il a fait son devoir, il a dispensé le dogme, et, s’il l’a dispensé avec compassion, lui seul peut en répondre. Mais il a commis tranquillement un crime. Celui d’avoir utilisé le secret comme outil de séparation, comme levier de dislocation, et d’avoir regardé se disjoindre avec des craquements insoutenables le corps d’amour, car j’ai obéi.
 


 Il vaudrait mieux que tu sois morte, pense ma mère. Et elle le dit. Il vaudrait mieux que tu sois une femme légère et que tu aies des amants nombreux. Tout, mais pas ça.


 Je n’étais plus, sauf en vacances, celle qui assiste aux mues infimes, celle qui rassure avec la nourriture, celle qui atténue sur vous le ponçage des jours. Mais j’espérais, plus fortement que notre souffrance diffuse, vous léguer un trésor que les vers ne peuvent ravir : la volonté de ne jamais vous laisser déposséder de vous-mêmes puisqu’en vous est enfoui ce dont vous avez besoin. Là, nulle part ailleurs au monde.