L'enfant noir
Laye Camara
Exergue 
Femme noire, femme africaine, ô toi ma mère je pense à toi … 
                                                             *
                                                    ...
 Un jour pourtant, je remarquai un petit serpent noir au corps particulièrement brillant, qui se dirigeait sans hâte vers l'atelier. Je courus avertir ma mère, comme j'en avais pris l'habitude ; mais ma mère n'eut pas plus tôt aperçu le serpent noir, qu'elle me dit gravement :  
« - Celui-ci, mon enfant, il ne faut pas le tuer : ce serpent n'est pas un serpent comme les autres, il ne te fera aucun mal ; néanmoins ne contrarie jamais sa course. »  
Personne, dans notre concession, n'ignorait que ce serpent-là, on ne devait pas le tuer, sauf moi, sauf mes petits compagnons de jeu, je présume, qui étions encore des enfants naïfs. 
« - Ce serpent, ajouta ma mère, est le génie de ton père. » 
… 
 Bien que le merveilleux me fût familier, je demeurai muet tant mon étonnement était grand. Qu’est-ce qu'un serpent avait à faire avec mon père ? Et pourquoi ce serpent-là précisément ? On ne le tuait pas, parce qu'il était le génie de mon père ! Du moins était-œ la raison que ma mère donnait. Mais au juste qu'était-ce qu'un génie ? Qu'étaient ces génies que je rencontrais un peu partout, qui défendaient telle chose, commandaient telle autre ? Je ne me l'expliquais pas clairement, encore que je n'eusse cessé de croître dans leur intimité. Il y avait de bons et il y en avait de mauvais ; et plus de mauvais que de bons, il me semble. Et d'abord qu'est-ce qui me prouvait que ce serpent était inoffensif ? 
… 
 « - Père, quel est ce petit serpent qui te fait visite ?  
- De quel serpent parles-tu ?  
- Eh bien ! du petit serpent noir que ma mère me défend de tuer.  
- Ah ! » fit-il. 
 Il me regarda un long moment. Il paraissait hésiter à me répondre. …  
« - Ce serpent, dit-il, est le génie de ta race. Comprends-tu ?  
-Oui », dis-je, bien que je ne comprisse pas très bien. 
  ...
 Pour nous, infatigables, nous jouions, nous allions tendre des pièges ; et si nous menions grand bruit à notre accoutumée, nous nous gardions néanmoins de siffler, car on ne doit ni siffler ni ramasser du bois mort durant tout le temps que dure la moisson : ce sont des choses qui attirent le malheur sur Ie champ. 
   ...
 
Au-dessus de nous, les hirondelles déjà volaient plus bas, bien que l'air fût toujours aussi transparent, mais la fin du jour approchait. Nous rentrions heureux, las et heureux. Les génies nous avaient constamment secondés : pas un de nous qui eût été mordu par les serpents que notre piétinement dans les champs avait délogés. Les fleurs, que l’approche du soir réveillait, exhalaient de nouveau tout leur parfum et nous enveloppaient comme de fraiches guirlandes. Si notre chant avait été moins puissant, nous eussions perçu le bruit familier des fins de journée : les cris, les rires éclatants mêlés aux longs meuglements des troupeaux rejoignant l'enclos ; mais nous chantions ! Ah, que nous étions heureux, ces jours-là ! 

                                  **… 
 Plus tard, j'ai vécu une épreuve autrement inquiétante que celle des lions, une épreuve vraiment menaçante cette fois et dont le jeu est totalement absent : la circoncision.
 … 

Ai-je eu peur ? Je veux dire : ai-je eu plus particulièrement peur, ai-je eu à ce moment un surcroit de peur, puisque la peur me talonnait depuis que j'étais parvenu sur l'aire ? Je n'ai pas eu le temps d’avoir peur : j'ai senti comme une brulure, j'ai fermé les yeux une fraction de seconde. Je ne crois que j'aie crié. Non, je ne dois pas avoir crié : je n'ai surement pas eu le temps non plus de crier ! Quand J'ai rouvert les yeux, l’opérateur était penché sur mon voisin. En quelques secondes, la douzaine d’enfants que nous étions cette année-là, sont devenus des hommes ; l'opérateur m'a fait passer d'un état à l'autre, à une rapidité que je ne puis exprimer. 

                                  ***… 
 Le directeur de l’école m’avait fait appeler et m’avait demandé si je voulais aller en France pour y achever mes études. J’avais répondu oui d’emblée, tout content, j’avais répondu oui, mais je l’avais dit sans consulter mes parents, sans consulter ma mère.