I
C'est parce qu'elle avait les joues rondes qu'on l'appelait Pomme. Elles étaient aussi très lisses, ses joues, et quand on en parlait devant elle, de ses joues, tellement elles étaient lisses et rondes, ça les faisait même reluire un peu.
Elle avait encore d'autres rondeurs maintenant, où les garçons du village, à défaut du poète malheureusement étranger à toute cette histoire, commen¬çaient d'apercevoir un panier de fruits.
II
Quelque chose était en train de se passer. Aimery parlait à Pomme. Il parlait très vite et très petit, comme écrivent certaines personnes, en serrant les mots. Pomme ne disait rien. Une partie d'elle-même écoutait; mais seulement une petite partie. Tout le reste commençait à s'enfoncer dans l'eau tiède, presque un peu trop, d'une rêverie indéfinie.
III
Maintenant il évitait de passer avec elle de longs moments d'oisiveté, à cause de ces silences, d'elle, de lui, et d'elle encore. Le soir, après leur bref repas, il reprenait simplement ses lectures de l'après-midi, dans des livres empruntés à la bibliothèque. Pomme s'affairait à la vaisselle, très longuement ; comme si elle avait eu peur de rester inactive devant lui. Et quand elle avait fini avec la vaisselle, ou bien avec le linge, elle feuilletait attentivement des livres de chez Gallimard qu'il lui avait dit de lire. Ses doigts sentaient bon le Paic-Citron.
Il sera passé à côté d'elle, juste à côté d'elle, sans la voir. Parce qu'elle était de ces âmes qui ne font aucun signe, mais qu'il faut patiemment interroger, sur lesquelles il faut savoir poser le regard.
Certes c'était une fille des plus communes. Pour Aimery, pour l'auteur de ces pages, pour la plupart des hommes, ce sont des êtres de rencontre, auxquels on s'attache un instant, seulement un instant, parce que la beauté, la paix qu'on y trouve ne sont pas de celles qu'on avait imaginées pour soi ; parce qu'elles ne sont pas où l'on s'attendait à les trouver. Et ce sont de pauvres filles. Elles savent elles-mêmes qu'elles sont de pauvres filles. Mais pauvres seulement de ce qu'on n'a pas voulu découvrir en elles. Quel homme n'a pas dans sa vie commis deux ou trois de ces crimes ?
IV
Je lui ai demandé si elle ne se sentait pas trop impatiente, pas trop malheureuse d'être ici. Elle m'a dit que c'était la première fois que je lui posais une telle question. Elle devait avoir raison. Mais pourquoi se souvenait-elle si bien de moi, de nous ? Elle me rappela des promenades que nous avions faites ensemble, autrefois. Ses souvenirs étaient d'une extraordinaire précision...
Moi qui l'avais crue indifférente et distraite! Tout cela avait donc compté pour elle ?
...
J'ai tâché d'annuler cela en la faisant parler des hommes qu'elle avait connus après moi. Elle m'en a dit plusieurs; elle m'a raconté d'autres chambres, avec eux, et puis d'autres promenades, et même des voyages qu'elle avait faits : « La Grèce, tu ne connais pas la Grèce? J'ai été jusqu'à Salonique, tu sais? » Alors mon angoisse d'avoir peut-être été le seul s'est atténuée. La Dentellière m'a considéré pendant quelques secondes, avec un sourire d'une tendresse presque maternelle. Il m'a semblé qu'elle avait deviné mon angoisse, et qu'elle avait pitié de moi.