Ingmar Bergman

                                      1918-2007 
 La vieillesse est comparable à l'ascension d'une montagne.  Plus vous montez, plus vous êtes fatigué et hors d'haleine, mais combien votre vision s'est élargie !                          Ingmar Bergman 
 Géant parmi les géants, tenant une place absolument unique dans l’histoire du cinéma, Bergman est un continent à lui tout seul.
 La richesse exceptionnelle de son expression, la variété de ses tons qui appellent tour à tour à la psychanalyse, au romanesque, à la métaphysique, à la spiritualité, son champ d’investigation (le couple, l’âme et le corps, la famille, la recherche de la vérité du cœur et de l’esprit…), tout cela fait de lui un artiste majeur du XXè siècle, qui a su retranscrire avec une inspiration fiévreuse et tourmentée l’essence de la nature humaine.                                    SensCritique 

Il est le seul cinéaste auquel je m’interdis de penser en faisant un film, sous peine de tout arrêter. 
                                                                                              Arnaud Despleschin 

 La grandeur de Bergman est tout entière dans sa compréhension vertigineuse de l’humain.                   Olivier Assayas 
Det sjunde inseglet. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 1957, 96'. Avec: Max Von Sydow (Le chevalier Antonius Block), Gunnar Bjornstrand (Jons, son ecuyer), Bengt Ekerot (la Mort), Nils Poppe (Jof)
Au Moyen Age , la Suède est ravagée par la peste. Un chevalier et son écuyer voyagent. Le chevalier rencontre la mort sur une plage déserte. Il le défie aux échecs : «Si je gagne, tu me libères.» 
- Que voit-elle ? Peux-tu me le dire ? 
- Elle n’a plus mal ! 
- Tu ne me réponds pas ! Qui prendra soin d’elle ? Les anges, Dieu, Satan ou le néant ?
- Le néant, messire ! 
- Il ne peut en être ainsi ! 
- Regardez ses yeux, ils font une découverte : le néant. Nous voyons la même chose mais nous en sommes trop effrayés pour pouvoir l’accepter. 

Festival de Cannes 1957 : Prix spécial du jury
Ruban d'Argent Syndicat National des Journalistes de Cinéma, Italie Prix du Meilleur réalisateur d'un film étranger, Italie 1961 
Prix du Meilleur film étranger, Espagne 1962
Tystnaden. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 1963, 96'. Avec: Ingrid Thulin (Ester), Gunnel Lindblom (Anna), Jorgen Lindstrom (Johan)
Anna, Ester et Joan font halte au cours d'un voyage, dans un pays dont ils ne comprennent pas la langue. La solitude dévoile leurs problèmes affectifs.
Commentaire de l’édition : 
«Huis-clos étouffant, "Le Silence" est le portrait de la relation difficile de deux êtres qui ne communiquent plus. La bande-son, réduite à l’essentiel (quelques paroles, quelques bruits réalistes, quelques thèmes de Bach) renforce encore l’impression d’isolement des deux sœurs.» 

Nattvards Gästerna. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 1963, 81'. Avec: Gunnar Bjornstrand (Tomas Ericsson), Ingrid Thulin (Marta Lundberg), Max von Sydow (Jonas Persson), Gunnel Lindblom (Karin Persson), Allan Edwall (Algot Frövik), Kolbjörn Knudsen (Knut Aronsson), Olof Thunberg (Fredrik Blom), Elsa Ebbesen (Magdalena Ledfors)
 Jonas Persson, un homme profondément angoissé vient chercher un peu de réconfort auprès d’un prêtre. Le pasteur plongé dans ses propres interrogations n’arrive pas à apaiser la détresse de son visiteur.
 Désabusé, Persson se lève et s'en va …
 Les "Communiants" pose le problème de l’interrogation sur la foi, la perte de la foi. On l’a perçu comme la rupture définitive de Bergman avec la religion. 
 Peut-être le plus désespéré des Bergman … 

Sommaren med Monika. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 1953, 96'. Avec: Harriet Andersson (Monika), Lars Ekborg (Harry), John Harryson (Lelle), Georg Skarstedt (le père de Harry), Dagmar Ebbesen (la tante de Harry)
La belle Harriett Anderson, qui s’enfuit avec son ami vers une île, a symbolisé la sensualité bergmanienne.
 "Monika" a été sévèrement critiqué par la presse pudibonde. Il fut salué par quelques voix, dont Jean-Luc Godard, comme une œuvre novatrice.
SmultronställetRéalisation, Scénario: Ingmar Bergman. 1957, 91'. Avec: Victor Sjöström (Prof Isak Borg), Bibi Andersson (Sara), Ingrid Thulin (Marianne Borg), Gunnar Björnstrand (Evald Borg), Jullan Kindahl (Agda), Folke Sundquist (Anders), Björn Bjelfvenstam (Viktor), Naima Wifstrand (mère d’Isak), Gertrud Fridh (Karin Borg), Gunnar Sjöberg (Sten Alman), Max von Sydow (Henrik Åkerman), Yngve Nordwall (Oncle Aron), Per Sjöstrand (Sigfrid Borg), Gio Petré (Sigbritt Borg)
 A la veille de sa retraite un grand professeur va être salué. En chemin, il discute avec des personnes adultes ou jeunes. Il revoit ainsi les instants peu agréables de sa jeunesse et ceux plus doux où il cueillait des fraises des bois, le bilan de sa vie finissante …
-J’ai eu un grand amour de jeunesse qui s’appelait Sarah. 
-Et qu’est devenue cette Sarah ? Elle me ressemblait ? 
-Oui ! Elle a eu six enfants. Aujourd’hui, elle a plus de soixante-quinze ans et c’est une gentille vieille dame. 
-Oh, y a rien de pire que de devenir vieux !! 
(Coups de genoux des copains pour "vieux" … !) 
-Oh, mille excuses, j’aurais dû me taire, je suis vraiment gaffeuse. 
(Rires des deux …) 
-Il n’est pas raisonnable de vivre dans ce monde. Il est encore plus insensé d’y mettre de nouveaux misérables. Et le plus déraisonnable, c’est de penser qu’ils auront une vie meilleure que nous. 
-Ce sont des prétextes. 
-Appelle ça comme tu veux. J’étais moi-même un enfant indésiré dans un mariage qui était un reflet de l’enfer. 
 Je pense qu’en enfer je vais devoir m’asseoir dans une salle de projection et voir mes propres films pendant deux ou trois éternités. Je pense que ça sera ma punition.  Ingmar Bergman, Conversation avec Olivier Assayas et Stig Björkman
Ours d'Or Festival de Berlin. Golden Globe du meilleur film étranger. Prix du meilleur film Festival international du film de Mar del Plata
Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 1966, 83'. Avec: Bibi Andersson (Alma), Liv Ullmann (Elisabeth Vogler), Margaretha Krook (la doctoresse), Gunnar Björnstrand (monsieur Vogler)
 Comme vous savez Mme Vogler est actrice et jouait Electre. Au milieu de la pièce, elle a regardé autour d’elle, surprise. Elle est restée silencieuse un instant. Plus tard, elle a expliqué qu’elle avait été prise d’un fou rire. Le lendemain le théâtre l’a attendue en vain pour la répétition. Sa gouvernante l’a trouvée éveillée, dans son lit. Elle ne bougea pas, ne répondit à aucune question. Elle est comme ça depuis trois mois et a subi tous les examens possibles. Le résultat est clair : elle est en bonne santé physique et mentale. Et il ne peut s’agir que d’une réaction hystérique.
                                                   
La psychiatre
 Une actrice de théâtre (Liv Ullmann) perd l’usage de la parole. Elle est envoyée en convalescence sur une île avec une infirmière, Alma (Bibi Andersson). Les deux femmes finissent par fusionner pour ne plus faire qu’une…
 Viscéral, impulsif, ce film est plein d’allusions à la thérapie jungienne. A commencer par le titre, Persona, et le prénom de la garde-malade, Alma. Pour le psychanalyste Carl Jung, la souffrance humaine vient du conflit entre le persona (le masque social) et l’alma (le subconscient) … Bergman adapte cette théorie aux années 1960, et la pousse à son paroxysme : le malheur des hommes viendrait en fait de l’absence de frontière entre le visible et l’invisible. Le cinéma ne peut pas combattre la folie du monde. Mais celle de l’artiste, oui. Seule lueur d’espoir de Persona : la création peut être salvatrice.             
Télérama
« Je sens aujourd’hui que dans Persona je suis arrivé aussi loin que je peux aller. Et que j’ai touché là, en toute liberté, à des secrets sans mots que seul le cinéma peut découvrir. »             Ingmar Bergman
La Flûte enchantée. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman; Musique: Mozart, Direction musicale: Eric Ericson, Orchestre symphonique de la radio suédoise. 1975, 135'. Avec: Ulrik Cold (Sarastro), Håkan Hagegård (Papageno), Birgit Nordin (la Reine de la nuit), Irma Urrila (Pamina), Elisabeth Eriksson (Papagena), Joseph Kostlinger (Tamino), Rognar Ufung (Monostatos), Gösta Prüzelius (le premier prêtre)
 Pamina, fille de la Reine de la Nuit a été enlevée par Sarastro. Le prince Tamino, accompagné de l’oiseleur Papageno, est chargé par la reine d’aller la délivrer.
Dans ce séjour tranquille, / Rien n'égare le cœur, 
Et c'est un pur asile, / De paix et de candeur. 
Ici, par l'amour fraternel, / L'homme expie ses torts, 
Soutenu par nos bras amis, / Chez nous il achève ses jours. 
Ici, pour tous les hommes, / Aimants et fraternels, 
Au lieu de la rancune, / Nous voulons le pardon. 
Et celui qui méprise notre loi, / Est perdu pour l'Humanité. 
                                                  
Air de Sarastro
 Le tournage a été long. Les solutions se bousculaient. En aucun cas, ce ne fut une idée fortuite. C’était un temps de création, qui jour et nuit était soulevé et porté par la musique de Mozart.                                        Ingmar Bergman
 Le dernier opéra de Mozart porté au cinéma par le maitre. Une récréation, avec les moyens du cinéma par rapport au théâtre. L’atteinte d’un public plus large. La musique, au-delà de sa beauté intrinsèque, peut aussi porter un message d’amour, d’humanité.
Scener ur ett äktenskap. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 1974, 167'. Avec: Liv Ullmann (Marianne), Erland Josephson (Johan), Bibi Andersson (Katarina), Jan Malsmjo (Peter), Barbro Hiort Af Ornas (Mme Jacobi), Anita Wall (Mme Palm), Lena Bergman (Karin)
 Les analphabètes 
-Dans le domaine du sentiment, nous sommes des analphabètes. Nous avons fait des études mais nous n’avons rien appris de l’âme.
 Au milieu de la nuit… 
- Qu’as-tu ? Tu pleures ? 
- Je te trouve si touchant ! 
- C’est nouveau ! 
- Plus tu vieillis, plus je te trouve juvénile, plus doux.
              *
- C’est vrai que tu vas arrêter de me dire la vérité à tout prix ? 
- Oui. 
- Pourrais-je te demander de ne pas m’écraser de ta force féminine ? 
- Oui. 
              **
- Est-ce que tu penses que nous vivons dans un désarroi total ? 
- Toi et moi ? 
- Non, nous tous.
- Je me demande parfois si nous ne sommes pas passés à côté de l’essentiel ? 
- Nous tous ? 
- Non, nous deux.            - … 
- Parfois, je sais ce que tu ressens, ce que tu penses. Je sens une immense tendresse pour toi et ça c’est nouveau pour moi.  

 La vie, les difficultés, la séparation d’un couple, ...
Et, peut-être le moins désespéré des Bergman !

1975 Golden Globe Award du Meilleur film étranger, Prix David di Donatello de la Meilleure actrice étrangère Liv Ullmann
Saraband. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 2004, 120'. Avec: Liv Ullmann (Marianne), Erland Josephson (Johan), Börje Ahlstedt (Henrik), Julia Dufvenius (Karin), Gunnel Fred (Martha)
 Marianne décide de revoir Johan qu’elle n’avait pas revu depuis des décennies ; depuis leurs Scènes de la Vie Conjugale.
 Pendant longtemps, le film s’est appelé "Anna". Le titre final provient d’une danse de couple espagnole qui était souvent exécutée dans les cours européennes à l’époque baroque. Toutes les suites pour violoncelle de Bach comprennent un mouvement de sarabande, et le film présente celle de la cinquième suite. 
 Formellement, Saraband est donc l’une des œuvres les plus intransigeantes de Bergman ; un chef-d’œuvre musical et mathématique, joué à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. 
 (…) Peut-être que son dernier film est aussi son plus personnel.
                                                 
Site ingmarbergman.se 
- Et toi ? 
- Oui, bien sûr. Parfois, quand je regarde l’isolement que je me suis imposé, je pense que je vis en Enfer. Et que je suis déjà mort même si je ne le sais pas. Mais, je vis confortablement. Je n’ai aucune raison de me plaindre sur ce plan. J’ai fait le bilan de ma vie et j’ai les réponses …
- Tout cela n’a pas l’air folichon. 
- Non, chère Marianne, c’est comme ça. Ce n’est pas folichon, mais qui a dit que ça devrait être amusant en Enfer ?

Ô douleur ! j’ai voulu, moi dont l’âme est troublée, 
Savoir si l’urne encor conservait la liqueur, 
Et voir ce qu’avait fait cette heureuse vallée 
De tout ce que j’avais laissé là de mon coeur !             Victor Hugo, Tristesse d’Olympio
 N’est-il pas trop dangereux de savoir si l’urne conserve encore la liqueur ? La liqueur tourne vite. Et, même l’urne finit par se détériorer.
Viskningar och rop. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 1972, 91'. Avec: Harriett Andersson (Agnès), Liv Ullmann (Maria /Sa propre mère), Ingrid Thulin (Karin), Kari Sylwan (Anna), Erland Josephson (médecin), Henning Moritzen (Joakim, mari de Maria), Georg Årlin (Fredrik, mari de Karin), Anders Ek (Isak, pasteur)
Journal d’AgnèsMercredi 3 septembre. 
 Il y a une fraicheur automnale dans l’air. Mais il fait encore doux et beau. Mes sœurs Karin et Maria sont venues me voir. C’est merveilleux de se retrouver réunies comme autrefois. Je me sens beaucoup mieux aujourd’hui. Nous pouvons même nous promener ensemble dans le jardin. C’est un véritable évènement pour moi qui ne suis pas sortie depuis longtemps. A un moment, nous avons couru en riant vers la vieille balançoire de notre enfance. Nous nous y sommes assises comme trois petites filles bien sages. Anna nous balançait lentement, agréablement. Toute douleur avait disparu.
 Les êtres que j’aime le plus étaient avec moi. Je voulais que le temps s’arrête à cet instant et je pensais : «Ceci est le bonheur. Je ne peux rien souhaiter de mieux». Pendant ces quelques minutes j’ai goûté une grande plénitude et j’ai eu beaucoup de reconnaissance pour cette vie qui donnait tant. 

 Agnès très malade est assistée par sa domestique. Ses deux sœurs sont venues la voir dans le manoir familial. Il y a des chuchotements pour le repos de la malade, des cris quand sa douleur est insupportable. Tout baigne dans la pénombre, la lumière vive, et ces scènes dignes d’un tableau néo-impressionniste. Il y a le choc devant la souffrance et la maladie des autres, le souvenir…
 Une œuvre sublime. 

David di Donatello: Meilleur réalisateur étranger; David spécial pour Ingrid Thulin, Liv Ullmann, Harriet Andersson et Kari Sylwan 
Höstsonaten. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 1978, 99'. Avec: Ingrid Bergman (Charlotte), Liv Ullmann (Eva), Lena Nyman (Helena), Halvar Bjork (Viktor)
 Eva invite sa mère Charlotte, grande pianiste, qu’elle n’a pas vu depuis sept ans. Cette dernière après les effusions est contrariée en apprenant la présence de son autre fille handicapée.
 Les problèmes de la famille apparaissent : les drames, les non-dits, les frustrations et autres traumatismes, la haine… Le piano inoubliable. 
 Un Bergman d’une mélancolie automnale. 

 Bodil du Meilleur film européen. Golden Globe du Meilleur film étranger. Meilleure actrice Ingrid Bergman pour David di Donatello, National Board of Review, National Society of Film Critics, New York Film Critics Circle
Fanny och Alexander. Réalisation, Scénario: Ingmar Bergman ; 1982, 188'. Avec: Pernilla Allwin (Fanny Ekdahl), Bertil Guve (Alexander Ekdahl), Ewa Froling (Emilie Ekdahl), Börje Ahlstedt (Carl Ekdahl), Jan Malmsjö (évêque Edvard Vergerus), Gunn Wallgren (Eléna Ekdahl)
 Après la mort de leur père Oscar, passionné de théâtre, l’enfance heureuse de Fanny et Alexander change du tout au tout quand leur mère Emilie épouse un pasteur rigoriste.
 Nous avons créé ici, modestement, notre propre théâtre, notre petit monde qui nous est si cher. 
 Dehors se trouve l’autre monde et sa réalité. Il arrive que notre petit monde reflète fugitivement l’autre monde et nous révèle un peu de son mystère. Ou bien seulement, nous donnons à ceux qui viennent nous voir, l’occasion d’oublier quelques instants le visage sévère de la réalité.                      Oscar Ekdahl

- Tu m’as dit un jour que tu faisais ta vie en changeant si souvent de masques que tu ne savais plus qui tu étais. Je n’ai jamais eu qu’un seul masque et il est marqué au fer rouge dans ma chair. Je me considérais comme un homme juste qui ne pouvait inspirer de haine à qui que ce soit. 
- Je n’ai aucune haine. 
- Pas toi, mais ton fils me hait. J’ai peur de lui. 
                                           
Echange entre l’Evêque et Emilie 
 La féerie de l’enfance, la fête ! La révolte devant la souffrance des enfants. Un hommage au théâtre. Le dernier Bergman est un beau cadeau d’adieu.
Oscar du Meilleur film international. César du Meilleur film étranger