Préface
Après tout, s’ils crèvent de faim par milliers, comme des mouches, c’est que l’on met en valeur leur pays. Ne disparaissent que ceux qui ne s’adaptent pas à la civilisation.
Civilisation, civilisation, orgueil des Européens, et leur charnier d’innocents, Rabindranath Tagore, le poête hindou, un jour, à Tokyo, a dit ce que tu étais !
« Tu bâtis ton royaume sur des cadavres. Quoi que tu veuilles, quoi que tu fasses, tu te meus dans le mensonge. A ta vue, les larmes de sourdre et la douleur de crier. Tu es la force qui prime le droit. Tu n’es pas un flambeau, mais un incendie. Tout ce à quoi tu touches, tu le consumes… »
BATOUALA
I
Le jour vient.
Bien que lourd de sommeil encore, le chef Batouala, Batouala, le mokoundji de tant de villages, percevait parfaitement ces rumeurs. Il bâillait, avait des frissons et s'étirait, ne sachant pas s'il devait se rendormir ou se lever. …
Ce n'est pas que le travail l'effrayât outre mesure. Robuste, membru, excellent marcheur, au lancement de la sagaie ou du couteau de jet, à la course ou à la lutte, il n'avait pas de rival. D'un bout à l'autre de l'immense pays banda, on renommait sa fonce légendaire. Ses exploits amoureux ou guerriers, son habileté de vaillant chasseur se perpétuaient en une atmosphère de prodige. Et quand « Ipeu », la Lune, au ciel gravitait, dans leurs lointains villages : m'bis, dacpas, dakouas et langbassis chantaient les prouesses du grand mokoundji Batouala, cependant que les sons discordants des balafons et des koundés s'unissaient au tam-tam des li'nghas.
Le travail ne pouvait donc l'effrayer. Seulement, dans la langue des blancs, ce mot revêtait un sens étonnant. Il signifiait fatigue sans résultat immédiat ou tangible, soucis, chagrins, douleur, usure de santé, poursuite de buts imaginaires.
Ah! les blancs. Ils feraient bien mieux de rentrer chez eux, tous. Ils feraient mieux de limiter leurs désirs à des soins domestiques ou à la culture de leurs terres, au lieu de les diriger à la conquête d'un argent stupide.
La vie est courte; le travail est pour ceux qui ne la comprendront jamais. La fainéantise ne dégrade pas l'homme. A qui voit juste, elle diffère de la paresse. Quant à lui, Batouala, jusqu'à preuve du contraire, il voulait croire que ne rien faire, c'était, simplement, profiter de tout ce qui nous entoure. Car vivre au jour le jour, sans se rappeler hier, sans se préoccuper du lendemain, ne pas prévoir, voilà qui est parfait.
Ainsi pensait Batouaîa. Il était le gardien des mœurs désuètes, demeurait fidèle à ce que ses ancêtres lui avaient légué. Il n'approfondissait rien au delà. Contre l'usage, tout raisonnement est inutile. ...
II
Il venait de disparaître, quand Bissibingui arriva. C'était un jeune homme bien découplé, vigoureux et beau. Il trouvait toujours chez Batouala de quoi manger et un « bogbo » pour dormir, car Batouala l'honorait d'une particulière estime. Mais le grand mokoundji n'était pas le seul à avoir de l'affection pour lui. De ses neuf femmes, huit, sans qu'on l'en eût jamais averti, avaient prouvé à Bissibingui l'ardeur de leur amitié.
Quant à Yassiguindja, moins docile déjà aux ordres de celui qui l'avait achetée qu'à ceux de Bissibingui, elle n'attendait que l’occasion favorable pour manifester à ce dernier la faim qu'elle avait de lui.
Une femme ne doit jamais se refuser au désir d'un homme. La réciproque est vraie, La seule loi est d'instinct. Tromper son homme, ou plutôt ne pas être qu'à lui, n'a pas grande importance.
III
Il était trop tard pour courir après le gibier. Rallier le village était ce qu’il y avait de mieux à faire. Ils en prirent le chemin, à la queue leu leu. Bissibingui était en tête. Venait derrière lui Yassiguindja. Et Batouala fermait la marche, Batouala qui, pensif, observait Yassiguindja, sa femme préférée, avec attention, hochait la tête, lançait de cruels et soupçonneux regards sur Bissibingui, coureur dont la réputation n’était plus à faire, et qu’il se jurait de surveiller de près dorénavant, pour l’avoir surpris, au petit jour, en train de guetter tout autre gibier que celui que guette un homme aimant la chasse.
V
Les yeux injectés de sang, il vociférait en bégayant :
« Les blancs ne valent rien! Ils ne nous aiment pas! Ils ne sont venus chez nous que pour nous faire crever. Ils nous traitent de menteurs! Nos mensonges ne trompent personne. Si, parfois, nous embellissons le vrai, c'est parce que la vérité a presque toujours besoin d’être embellie, c'est parce que le manioc sans sel n'a pas de saveur.
Eux! Ils mentent pour rien. Ils mentent avec méthode et mémoire, comme on respire. De là leur supériorité sur nous.
Ils disent que, de cheffat à cheffat, les nègres se haïssent. Ayayaille! Mais les boundjoulis ou commerçants, les missionnaires, les tirailleurs peuvent-ils s’entendre avec les « commandants » ? Et pourquoi ne serions-nous pas comme eux ? L'homme est toujours un homme, quelle que soit sa couleur, ici comme à M'Poutou. »
Le vieux père de Batouala étendit la main. Le tumulte s'apaisa comme par enchantement, mais non ce bruit de chants et de musiques qui flottait dans l'air.
« Mes enfants, tout ce que vous dites est vérité. Seulement vous devriez comprendre qu'il n'y a rien à faire. Résignez-vous. Lorsque bamara, le lion, a rugi, pas une antilope n'ose bramer aux environs. Vous n'êtes pas les plus forts. Taisez-vous. »
X
Les hommes existaient déjà, le froid aussi. Les hommes eussent été heureux sans le froid. Ils ne se plaignaient que de lui. C'était lui qui privait leurs membres de souplesse, lui qui écourtait leur sommeil.
Ils se plaignaient tant et si bien qu'Ipeu, la lune, fit venir Ilingou, dont l'autre nom est Séfalou, et lui confia le soin d'enseigner aux hommes l'usage du feu.
De la demeure d'Ipeu à la terre, le parcours est long. Pour aller plus vite, Ipeu descendit Ilingou au moyen d'une corde démesurée…
Mais peu à peu, à force de voir disparaître les êtres vivants de leur entourage, la crainte envahit le foie des hommes. Où donc allait l'esprit des bêtes qui se couchaient un jour pour ne se relever plus ? ...
Ils firent de nouveau appel à la science d'Ilingou, qui, ne sachant cette fois que répondre pour calmer leurs appréhensions, s'en fut consulter Ipeu, sa souveraine, et lui dit :
- La race des hommes est dans l'anxiété. Ils ont peur de la mort et me prient de te demander s'ils sont assujettis aux lois qui régissent les bêtes.
- Va vite les rassurer, mon bon Ilingou, et dis-leur que je les ai faits à ma ressemblance. Je meurs, moi aussi, pour renaître, huit sommeils après ma disparition. Qu'ils se gardent d'oublier cela. Et, pour qu'ils aient foi en mes paroles, tu vivras désormais parmi eux.
La corde redescendit Ilingou à cheval sur son lingha. Il tenait la corde à deux mains, tout en pensant distraitement à un tas de choses. Ne voilà-t-il pas que, se croyant arrivé, il lâche soudain corde et lingha, et tombe dans le vide!
Inutile d'affirmer qu'il mourut de sa chute. C'est depuis ce temps-là que les hommes meurent, eux aussi.
XIII
En désespoir de cause, on s'en fut consulter le commandant. Ce dernier s'était montré d'une amabilité charmante. Aux conseils demandés, il avait répondu, sur un ton enjoué, que Batouala pouvait bien crever, et tous les m'bis avec lui.
On avait renoncé alors aux incantations, aux exorcismes, aux amulettes. On avait renoncé aux sachets d'aromates, aux médicaments du sorcier, aux gris-gris d'usage. Disparus, les joueurs de gonga! Parties, les vocératrices! Batouala pouvait mourir. On mettait, en attendant, ses biens au pillage.
Sois heureux, Batouala! Ton agonie n'est pas inutile. Elle rend la mémoire à un tas de gens à qui tu devais un tas de choses, que tu ne te rappelais plus.
On a réparti le mil de tes greniers, razzié tes troupeaux, volé tes armes. C'est tout juste si on ne t'a pas encore volé tes femmes. Mais rassure-toi. Leur sort est fixé. Elles sont depuis longtemps retenues. Toutes ont déjà trouvé preneurs.
Il délirait...
Une fois de plus, dans son délire, il dit tout ce qu'il avait à reprocher aux blancs : mensonge, cruauté, manque de logique, hypocrisie.
Il ajouta, en son marmonnement perpétuel, qu'il n'y avait ni bandas ni mandjias, ni blancs ni nègres; qu'il n'y avait que des hommes et que tous les hommes étaient frères.
Une courte pause, et il reprit son soliloque incohérent. Il ne fallait ni battre son voisin, ni voler. Guerre et sauvagerie étaient tout un. Or ne voilà-t-il pas qu'on forçait les nègres à participer à la sauvagerie des blancs, à aller se faire tuer pour eux, en des palabres lointaines !